De nouvelles pistes pour traiter la dépression

50 à 60% des personnes dépressives sont mal prises en charge ou ne sont pas traitées du tout.

« Notre démarche a consisté à explorer une maladie rare, la mastocytose, pour décrypter les mécanismes qui pourraient jouer un rôle dans une maladie extrêmement fréquente, la dépression. Cette approche est rendue possible par la diversité des équipes et des hôpitaux de l’université Paris Descartes et ouvre de nouvelles perspectives thérapeutiques pour nos patients ».

Raphaël GaillardChef du Pôle de santé mentale et de thérapeutique à l’Hôpital Sainte Anne

La dépression : une préoccupation de santé publique majeure

En France, on considère qu’une personne sur cinq a souffert, souffre ou souffrira d’une dépression majeure au cours de son existence (fatigue, idées noires, insomnies, perte d’appétit, troubles de la mémoire et de la concentration, incapacité à fonctionner sur le plan affectif, social et professionnel, etc.). L’OMS considère que la dépression sera d’ici 2020 la première cause de handicap dans les sociétés occidentales (coût humain, social et économique cumulant années de vies perdues, arrêts de travail, maladies associées, etc.). Il s’agit donc d’une préoccupation de santé publique majeure qui devrait concerner tout un chacun. Nul n’est à l’abri de cette maladie qui demeure injustement stigmatisée et méconnue, insuffisamment diagnostiqué et traitée, et qui pourtant se soigne.

Les différents traitements connus

  • Les antidépresseurs sont les médicaments les plus connus. Depuis leur invention il y a 60 ans, de nombreux progrès ont permis de réduire leurs effets secondaires. Pourtant ils présentent un certain nombre de limites. Certes, ce sont des traitements efficaces qui aident de très nombres patients mais près de 30% des patients ne parviennent pas à une rémission de leurs symptômes. Par ailleurs le délai d’action des antidépresseurs est relativement long, de 3 à 6 semaines.
  • Dans certains cas, le recours à l’électroconvulsivothérapie (autrefois appelés électrochocs, avant que ne changent leurs conditions d’administration) est nécessaire. Une séance d’électroconvulstivothérapie consiste à déclencher, sous anesthésie générale, une très brève crise d’épilepsie, dont les effets thérapeutiques sont souvent spectaculaires. En dépit des progrès en terme de sécurité et de confort, ce traitement pâtit d’une mauvaise image pour le grand public en France, alors que le recours à ce traitement est beaucoup plus simple aux Etats-Unis, notamment depuis que Kitty Dukakis, femme du candidat à la présidentielle Michael Dukakis, a révélé que l’électroconvulsivothérapie avait changé sa vie, devenant une ambassadrice de l’électroconvulsivothérapie.
  • Parmi les autres modes de traitement, on peut aussi évoquer la simulation magnétique trans-crânienne qui est une technique plus récente durant laquelle la simulation cérébrale est réalisée à l’aide d’un puissant champ magnétique chez un sujet éveillé. Ces traitements de stimulation cérébrale, par électroconvulsivothérapie ou magnétique, sont pratiqués à l’Hôpital Sainte Anne, qui est affilié à l’Université Paris Descartes. Mais malheureusement un nombre important de patients, quels que soient les moyens mis en œuvre, ne sortent pas complètement de la dépression.

Quand on sait que la dépression majeure est l’une des maladies les plus invalidantes et que le suicide est la seconde cause de mortalité chez les jeunes, il semble crucial et urgent de chercher à améliorer les stratégies existantes.

Une équipe et un constat de départ

Récemment, un nouveau mécanisme de la dépression a été mis en évidence et pourrait conduire à de nouveaux traitements. Des équipes de l’Université Paris Descartes, sous la co-direction des Professeurs Raphaël Gaillard (Centre hospitalier Sainte-Anne, Institut Pasteur) et Olivier Hermine (Hôpital Necker, Institut Imagine) ont en effet mis à jour un mécanisme inflammatoire de la dépression via l’étude d’une maladie rare : la mastocytose. Une étude vient ainsi d’être publiée par le Dr Georgin-Lavialle dans la revue Molecular Psychiatry, première revue internationale en psychiatrie.

L’étude de la mastocytose pour soigner la dépression

La mastocytose est caractérisée par l’accumulation et la suractivation de mastocytes, des cellules de l’immunité innée, c’est-à-dire premières sentinelles en cas d’infaction. Pourquoi s’intéresser à cette maladie dans l’étude de la dépression ? Parce que 50% des patients atteints de mastocytose souffrent justement de symptômes dépressifs.

Pour comprendre ce phénomène, les auteurs ont comparé 54 adultes atteints à autant d’adultes sains de même profil. Ils ont mis en évidence une voie métabolique qui conduit à détourner la fabrication de sérotonine (molécule sur laquelle agissent les antidépresseurs) vers l’accumulation de molécules neurotoxiques tels que l’acide quinolinique. Plus la dépression est forte plus cette voie métabolique est active.

La kétamine, un remède miracle ?

Pour les chercheurs, cette étude ouvre deux nouvelles pistes thérapeutiques pour les dépressifs résistants aux antidépresseurs actuels.

Première piste : le recours à la kétamine, un anesthésiant qui bloque les effets de l’acide quinolinique sur certains récepteurs présents sur les neurones. C’est ainsi le pari de Jean Mantz (département d’anesthésie réanimation de l’Hôpital Européen Georges Pompidou), qui coordonne, avec l’aide de Raphaël Gaillard, un Programme Hospitalier de Recherche Clinique (PHRC) national visant à étudier les effets de la kétamine dans la chirurgie du sujet âgé sur la survenue de troubles cognitifs et notamment de symptômes dépressifs dans les suites de cette chirurgie. Parallèlement des travaux se poursuivent dans l’équipe de Fabrice Chrétien (service de neuropathologie de l’hôpital Sainte Anne, Institut Pasteur) pour mieux comprendre comment la kétamine peut réduire l’inflammation cérébrale, au travers notamment de son effet sur l’acide quinolinique.

Deuxième piste : tester l’effet de molécules capables d’empêcher les mastocytes de relarguer leurs molécules inflammatoires. Cette seconde piste bénéficierait ainsi des travaux menés en hématologie et en cancérologie pour contrôler l’activation des mastocytes. C’est le pari que fait Olivier Hermine (hôpital Necker, Institut Imagine).

Soutenir ce projet

Ces recherches ouvrent donc de nouvelles pistes thérapeutiques, pour soigner les 30% de personnes dépressives qui résistent aux antidépresseurs ou n’obtiennent pas de réponse satisfaisante à ces traitements.

Cette recherche faisant le lien entre des disciplines médicales différentes nécessite plus que jamais le soutien du plus grand nombre.

Sources : Peut-on anesthésier la dépression ? Gilles Boutin, Atlantico.fr, 13/09/2013. Un nouvel espoir contre la dépression ? Klervi Drouglazet, Edition du soir Ouest France, 04/03/2016. Dépression : la piste infectieuse de plus en plus crédible, Lise Loumé, Sciences et avenir, 03/03/2016. Revue : Molecular Psychiatry, 2016.

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